Semaine du 21/03/96
A86: un tunnel qui peut rapporter gros
Discrètement, le gouvernement a confié à Cofiroute, émanation de Bouygues,CGE et Lyonnaise, le percement du tunnel qui doit fermer l’A86 à l’ouest de Paris. Un ouvrage hors de prix, payant et contesté par les riverains
Le coup a été fait en douce, pendant les grèves de décembre, à un moment où on se préoccupait davantage de voir rouler les trains et les métros plutôt que de la circulation des automobiles au-delà de l'an 2000. C'est donc dans la plus grande discrétion que les ministres de l'Equipement et de l'Environnement ont décrété que le bouclage de l'A86, ce grand périphérique qui fait le tour de Paris à une dizaine de kilomètres des boulevards des maréchaux, était d'utilité publique. On a protesté, un peu, du côté de Ville-d'Avray, de Versailles, de La Celle-Saint-Cloud ou de Vaucresson. Mais, dans ces banlieues cossues, la manifestation de rue ne fait pas partie des traditions culturelles.
Pourtant, ils en avaient des choses à dire sur ce projet, les élus de la région et les associations de défense locales. Ce projet de bouclage de l'A86 leur revient régulièrement dans les jambes depuis les années 70. A l’époque, on leur avait proposé une A86 tout en viaducs et en circulation de surface, qui massacrait allègrement quelques-uns des plus beaux sites de l'ouest parisien. Ils avaient tant protesté que le projet avait été abandonné. Ensuite, jusqu'au milieu des années 80, c'est la tranchée couverte qui avait eu les faveurs du ministère de l'Equipement. On creusait un trou, puis on le recouvrait en massacrant au passage quelques dizaines d'hectares de forêts séculaires. Là encore, ils avaient tenu bon.
Et voilà que, finalement, l'Etat et une société privée d'autoroutes leur promettent monts et merveilles: un tunnel et même deux tunnels bien propres, creusés entre 40 et 80 mètres de profondeur sous les plateaux des Hauts-de-Seine et des Yvelines par d'énormes machines. Une solution qui respectera presque tous les arbres, les sites, les monuments historiques... Rien à faire: les habitants de l'ouest parisien continuent de protester et déposent des recours en Conseil d'Etat contre ce projet de tronçon routier souterrain qu'ils qualifient d'«élucubration de polytechniciens»! Ces gens-là, décidément, ne sont jamais contents.
Pourtant, à les écouter, il y a effectivement quelques raisons de le trouver étrange, ce bout de tunnel qui devrait coûter, selon Cofiroute, la société qui va le construire et l'exploiter, la bagatelle de 11 milliards de francs. Ce qui en fera, au kilomètre, le tunnel le plus cher jamais creusé en France. D'abord, parce que l'affaire a toutes les allures d'une entourloupe plus ou moins légale. Le 18 juillet 1990, le ministère de l'Equipement attribue à Cofiroute les études préliminaires pour la réalisation de l'A86. Sans aucun appel d'offres. Il est vrai que l'obligation de publicité préalable en matière de marché public n'était applicable qu'à compter, justement, du... 18 juillet 1990. Et ça va continuer. La concession pour le bouclage de l'A86 sera finalement attribuée à Cofiroute par un simple avenant à un contrat signé dans les années 70. La mesure n'est pas exceptionnelle: quand on veut prolonger une section d'autoroute existante, on signe un avenant avec la société qui en a la concession. Le problème, c'est que l'A86 n'était la concession de personne, sinon de l'Etat.
Le gouvernement n'avait pas que de mauvaises raisons pour agir ainsi. Les 11 milliards nécessaires, il ne les avait pas. Il aurait fallu attendre encore vingt ans pour boucler cette A86. Pour presser le mouvement, on a donc choisi la solution du péage. Et puis, Cofiroute était probablement la seule capable d'emprunter de telles sommes auprès des banques: c'est la seule société d'autoroutes bénéficiaire en France. D'abord, parce qu'elle refuse les tronçons qui ne lui paraissent pas rentables. Ensuite, parce que Cofiroute, émanation des grands groupes de travaux publics français, se paie deux fois. La première, lorsqu'elle confie les travaux de construction et d'entretien de l'autoroute à ses actionnaires. La seconde lorsqu'elle encaisse les péages.
Et justement, les avenants signés à la sauvette avec le gouvernement sont intéressants pour Cofiroute. Ce tunnel, non seulement elle va le construire, mais en plus elle en a obtenu la concession pour cinquante ans! Sans compter les quinze années supplémentaires gagnées pour le reste de son réseau autoroutier. Cinquante ans de concession! Si l'on défalque les quinze ans nécessaires pour rembourser les banques, ça laisse quand même trente-cinq ans de somptueux bénéfices. De quoi réjouir le cœur des «petits» actionnaires de Cofiroute: Bouygues, la Lyonnaise des Eaux, la Générale des Eaux, les pétroliers Shell et Mobil...
Toutes ces bizarreries auraient justifié à elles seules un recours en Conseil d'Etat, que les associations locales ont évidemment déposé. Mais les riverains ont bien d'autres motifs à leur mauvaise humeur. D'abord les tarifs du péage prévu sur les 10 kilomètres de tunnel: 30francs. «C'est moins cher que le tunnel du Mont-Blanc», vous explique-t-on, sans rire, à Cofiroute. Mais le tunnel du Mont-Blanc, on ne le prend pas matin et soir pour aller travailler. Un élu local a calculé qu'un travailleur qui emprunterait le tunnel deux fois par jour verserait en quatre ans l'équivalent d'une Clio. Trop cher. La commission d'enquête d'utilité publique n'a pas été émue par ce genre de détail.
«Tous les usagers sont égaux devant le péage», a-t-elle écrit dans son rapport. Les riches seront probablement un peu plus égaux que les autres. Quant aux pauvres, et c'est ce que redoutent les habitants des communes concernées, ils tenteront de rejoindre la suite de l'A86 par les voies de surface. D'où embouteillages dans des villes et des villages jusque-là préservés. Chez Cofiroute, on vous dira que toutes ces craintes ne tiennent pas, et que les études maison sont formelles: les 65000 véhicules qui prendront chaque jour le tunnel seront autant de véhicules qui ne circuleront pas en surface... Autant d'affirmations qui n'ont pas rassuré grand monde.
Comme ils n'étaient pas contents, les habitants des communes concernées sont venus le dire aux commissaires chargés de l'enquête d'utilité publique. Massivement. Quand 1996 des 8000 habitants d'une commune comme Vaucresson se déplacent pour dire ce qu'ils pensent d'un projet, c'est qu’ils ont un motif sérieux. Là-dessus, 1993 étaient contre, 3 pour. Ils n'ont pas été ravis de découvrir que le seul citoyen de Vaucresson cité dans le rapport des commissaires était favorable au projet... et qu’il s’agissait du directeur général d'un des principaux actionnaires de Cofiroute. Ils auraient dû s'en douter: une commission d'enquête publique, c'est toujours truffé d'ingénieurs des Ponts et Chaussées à la retraite qui ne veulent pas faire la moindre peine à leurs collègues encore en activité, tous ingénieurs des Ponts du ministère de l'Equipement qui ont donné leur feu vert (1). La commission d'enquête pour l'A86 ne faisait pas exception à la règle.
Elle a quand même un peu tiqué sur les histoires de sécurité. Parce que le tunnel de l'A86 sera «innovant», comme on dit à Cofiroute. En clair, pour que le projet soit accepté, il a fallu changer des règles de sécurité qui dataient de 1981. La commission spéciale créée pour l’occasion a été bonne fille. Pour 30francs les 10 kilomètres, les automobiles – l’accès sera interdit aux camions, motos, véhicules roulant au GPL – auront droit sur la partie est de l’ouvrage, entre Rueil et Versailles, à un mince boyau de 10 kilomètres de long et 2,50 mètres de haut, dans lequel elles rouleront à 70 km/h. C'est bas de plafond parce que les tunneliers autorisent le percement d'un tunnel de 10,7 mètres exactement.
On fera donc rouler les voitures sur deux étages, chacun d’eux étant affecté à un seul sens de circulation: nord-sud ou sud-nord. C'est si bas de plafond que les ambulances du Samu et les voitures de pompiers classiques ne pourront pas y pénétrer. La circulation sera surveillée en permanence par un système de caméras et d'ordinateurs, actuellement testé dans les souterrains du Forum des Halles. Les gens de Cofiroute avaient tellement confiance dans leur système qu'ils ne voulaient même pas prévoir de bande d'arrêt d'urgence. On leur a quand même demandé d'en aménager une, au moins au début.
Le tunnel ouest, de dimension plus classique, sera plus spartiate encore. Il admettra camions et voitures, mais sur une seule file dans chaque sens, sans possibilité de doubler. La vitesse y sera limitée à 60km/h. Sauf décision contraire du Conseil d'Etat, qui se prononce généralement avec une sage lenteur, les Franciliens de l’ouest hériteront de cette A86 à péage en 2002. L'enjeu est énorme pour Cofiroute, où l’on sait bien que tous les tronçons d'autoroute de surface rentables sont construits depuis longtemps. Reste un seul domaine juteux en perspective: les autoroutes urbaines souterraines. Le doublement du périphérique sud parisien, dont on parle depuis des années, par exemple. Ou le projet Laser, qui permettrait à ceux qui peuvent en payer le prix de traverser Paris à l'abri des embouteillages. Si les cobayes de l'ouest parisien ne boudent pas trop leur bout d'A86 payant, s'ils n'ont pas trop d'accidents graves dans leur boyau de béton, la vie sera belle pour Cofiroute.
GÉRARD PETITJEAN
(1) Et un ingénieur du corps des Ponts et Chaussées n'a jamais rien a priori contre une autoroute à péage. Le corps des Ponts se partage une prime de 0,5% du prix du kilomètre d'autoroute construit, à laquelle s'ajoute, chaque année, une autre prime correspondant à 0,5% du montant des péages perçus. Primes supprimées à la Libération et rétablies trois ans plus tard.
Gérard Petitjean