Le Monde a écrit :La difficile évaluation du prix des sociétés d'autoroutes
LE MONDE | 21.10.05 | 13h30 - Mis à jour le 21.10.05 | 17h03
A deux semaines de la date-butoir pour le dépôt des offres de reprise des sociétés d'autoroutes (le 7 novembre), cette privatisation, annoncée par le premier ministre le 8 juin, est loin de faire l'unanimité, même au sein de la majorité. En témoigne la vivacité des débats qui ont eu lieu le 11 octobre à l'Assemblée et jeudi 20 au Sénat. L'Etat a mis en vente en bloc ses participations dans trois sociétés : 50,3 % des Autoroutes du sud de la France (ASF), 70,2 % des Autoroutes Paris-Rhin-Rhône (APRR) et 75,7 % de la Société des autoroutes du nord et de l'est de la France (Sanef). Au total, ces entreprises emploient 14 000 personnes.
Un des points cruciaux qui ont animé les débats parlementaires porte sur le montant que l'Etat peut tirer de ces ventes. Les différents chiffres avancés par les partisans et les opposants à ce projet montrent des écarts considérables. Du coup, le cabinet de Thierry Breton, le ministre de l'économie et des finances, temporise : "Tout reste ouvert, l'Etat peut modifier les conditions de vente, et remettre en compétition les repreneurs potentiels." Un troisième tour pour faire monter les enchères n'est pas exclu.
La caractéristique de ces sociétés de concession est de générer, grâce aux péages, des revenus pérennes, prévisibles, quasiment indexés sur le coût de la vie et dynamisés par l'augmentation du trafic. L'Etat a-t-il vraiment intérêt à renoncer à cette rente qui lui rapporte 300 millions d'euros de dividendes par an ? "Expliquez-nous en quoi percevoir dès maintenant 10 milliards ou 12 milliards d'euros représente une meilleure affaire que de percevoir 40 milliards d'euros de dividendes jusqu'en 2032" - les concessions expirent entre 2028 et 2032 -, a demandé le député Jean-Pierre Balligand (PS, Aisne).
Pour estimer ce que pèsent aujourd'hui ces revenus futurs, les financiers déterminent un taux d'actualisation. C'est celui-ci qui fait débat. Le député (UMP, Drôme) Hervé Mariton, rapporteur du budget et partisan de la privatisation, recommande un taux de 8 %, aboutissant, une fois appliqué rétroactivement aux 40 milliards d'euros escomptés d'ici à 2032, à un prix de vente entre 10 milliards et 12 milliards d'euros.
S'appuyant sur une recommandation de Daniel Lebègue (ancien patron de la Caisse des dépôts et consignations) pour le Commissariat du Plan, Gilles Carrez (UMP, Val-de-Marne) préconise un taux de 5 % aboutissant, lui, à un prix de vente de 22 milliards à 23 milliards d'euros. Un montant un peu optimiste pour les financiers, selon lesquels il faudrait majorer le coût de l'argent, aujourd'hui très bas (entre 3 % et 4 %), d'une prime de risques liés à l'exploitation même des autoroutes d'au minimum 2 %, soit un taux d'actualisation d'au moins 6 %.
3 MILLIONS D'ACTIONNAIRES
Une autre manière de juger de l'opportunité, pour l'Etat, de se retirer de l'exploitation d'autoroutes est de comparer la rentabilité actuelle de ses actifs avec celle qu'il obtiendrait en plaçant ses capitaux ailleurs. Le gouvernement a déclaré que 4 milliards d'euros seraient affectés à l'Agence française pour les infrastructures de transport et que le solde irait alléger la dette de l'Etat. Selon Romain Bocher, responsable de la gestion à Groupama Asset Management, "sur le plan financier, il est un peu aberrant de se défaire d'actifs si rentables, alors que dans un contexte de taux historiquement bas, la dette de l'Etat ne lui coûte que de 3 % à 3,5 % d'intérêts par an".
Une troisième méthode consiste à évaluer ces trois sociétés en fonction de leur cours boursier. L'Etat, autrefois propriétaire à 100 %, a récemment mis en Bourse une part de ces entreprises. Près de 3 millions de petits actionnaires se sont précipités pour acheter ces actions et ont fait une excellente affaire. L'action ASF est ainsi passée de 25 euros le 27 mars 2002 à 45,67 euros jeudi 20 octobre. Pour APRR, le titre a démarré à 40,50 euros le 25 novembre 2004, et vaut désormais 53,2 euros. La valeur Sanef, cotée 40 euros lors de son introduction, le 24 mars, s'affiche à 48,60 euros aujourd'hui.
L'annonce de la privatisation totale, en juin, a encore poussé ces cours à la hausse. Sur cette base, ASF vaut 10,5 milliards d'euros, APRR, 6 milliards, la Sanef, 4,4 milliards ; la quote-part de l'Etat se chiffre donc à près de 13 milliards d'euros. Pourtant, la pérennité de la cotation en Bourse n'est pas assurée. Le scénario d'un retrait est plus que probable pour ASF, qui n'a qu'un seul repreneur déclaré : le groupe de BTP Vinci. Or la loi oblige un actionnaire devenu majoritaire à proposer aux minoritaires de racheter leurs titres au prix où il les a lui-même payés et, s'il acquiert ainsi plus de 95 % des actions, l'autorise à sortir de la Bourse. Le tandem Eiffage, société française de travaux publics, et Macquarie, fonds d'investissement australien, tous deux cotés, ne cachent pas leur intention de faire de même avec APRR ou Sanef, les deux sociétés qu'elles convoitent.
L'Association des petits porteurs d'actifs (Appac) a immédiatement réagi. "Le gouvernement doit veiller à ce que ces sociétés restent cotées, c'est une garantie de transparence, notamment pour vérifier qu'il existe un bon équilibre entre dividendes distribués et investissements, qui sont nécessaires à la sécurité des automobilistes et des salariés", argue Didier Cornardeau, son président. Selon un sondage réalisé par l'institut TLB du 23 au 27 septembre auprès de 1 027 actionnaires individuels, 70 % d'entre eux souhaitent investir dans de telles sociétés. Cette proportion atteint 82,7 % chez ceux qui en possèdent déjà .